Le chainon manquant de la famille des cordes, le violon Baryton ou »Traviola »

Nous allons vous présenter ce soir ce qui peut paraître comme une nouveauté: le violon baryton, que l’on pourra appeler selon le contexte, le violon ténor: nous verrons pourquoi les deux appellations peuvent coexister.

Alors pourquoi proposer un instrument nouveau dans la famille des cordes alors qu’on nous explique  que le système est au point depuis 500 ans ?

Une réponse première réside dans le vieil adage qui dit: »il n’y a de nouveau que ce qui a été oublié »;

Alors, à défaut d’avoir les images en technicolor sur un écran 3D, fermons les yeux et essayons d’imaginer , par exemple,  la famille des violes pour ceux qui connaissent, ou des flûtes à bec ou des saxophones,  des trombones, ou pour ceux qui ne connaissent pas la musique mais qui ont tout de même une grande culture: les Dalton: Joe, william, Jack et Averell poursortir de l’univers musical!

Maintenant, visualisons le quatuor  à cordes moderne: 1 violon, un violon identique, un alto et un violoncelle. On perçoit immédiatement une dent creuse entre entre l’alto et le cello: je sais , je devrais mâcher mes mots parfois. Mais ou est donc passé Jack?

Quelques questions  se posent alors avant de les poser à Lucky Luke:

-quelle est la réalité historique d’un instrument qui se situe dans le registre de la voix de baryton dans l’échelle vocale?

– quelle était sa facture et comment en jouait on?

– pourquoi est il tombé en désuétude?

– quelle est la réalité de l’intérêt d’un instrument de ce type aujourd’hui?

Si l’on revient 500 ans en arrière, on a les premiers témoignages de l’apparition du violon: par exemple:

-quand  Gaudenzio Ferrari peint dans une église près de Milan  » la madonna delli aranci » ou il représente un enfant qui joue du violon, en 1529.

-Une gravure sur bois de 1516 représente déjà  Platon , Aristote, Galen et Hippocrate jouant en consort sur quatre instruments différents en tailles.

Si on cherche dans l’iconographie, on se rend vite compte que dès l’invention du violon qui se situe vers 1520, on trouve multitudes d’exemples de la déclinaison de l’instrument, en même temps que naissent quantité d’instruments hybrides de  tailles , formes, nombre de cordes , accordages et fonctions différents.

Faisons encore un bond en arrière de 500 ans ;

970 : apparition de l’archet dans le monde hispanique, apporté , non pas par les Arabes , mais des Berbères.

Très peu de temps après est conçue la Vièle à archet: curieusement un instrument très abouti puisque il restera inchangé pendant plus de 5 siècles. On le représente presque toujours tenu à l’épaule avec  avec la main dessus l’archet .

il a une forme très élégante mais sa conception est très différente de celle du violon: sa caisse est conçue de façon quasi monoxyle: éclisses taillées dans la masse avec le manche, la table et fond voutés.

Même s’il est d’une dimension imposante,peut on y voir l’ancêtre de l’instrument qui nous réunit ici?

Un autre instrument bat tous les records  de longévité : il sagit  de ce que les grecs appellent la lira byzantine apparenté au Rebec ; inventé au moyen orient au 9eme siècle et qui a survécu à tout , puisque il est encore joué aujourd’hui en Grèce, notamment  dans les iles du Dodécanèse, dans le sud de l’Italie, en Bulgarie et en Asie mineure, c’est à dire là ou le monde orthodoxe s’est répandu.

De par leur structure, ces deux instruments ont confiné leur conception à des tailles réduites, rendant de ce fait impossible les instruments graves.

C’est l’arrivée du nouveau luth, léger , qui va révolutionner la facture instrumentale .

On va débiter des bois très fins pour confectionner les éclisses et les cintrer,  et décliner les familles des cordes dans tous les registres:  d’abord les violes dès la fin de du 15eme, et peu de temps après, les violons tels qu’on les définit avec 4 cordes accordées en quintes, 4 coins, une volute et une forme générale en 8 .

En 1505 l’ambassadeur de Rome à Ferrara parle de « viole grande como un uomo »!

On est en effet en plein dans la polyphonie vocale  de la renaissance et on veut  la reproduire avec ces nouveaux instruments.

On passe tout à coup de la vièle conçue avec 3 morceaux de bois  creusés, au violon à la structure complexe de 80 pièces.

Si l’on écarte quantité d’instruments hybrides, éphémères ou pas, force est de constater que les luthiers Lombards on vite mis au point autour de 1560 une famille d’instruments si cohérente dans leur structure qu’ils n’ont pas fondamentalement changé depuis dans leur morphologie.

En 1530  à Brescia il est fait mention de » forestieri »( étrangers) jouant  en ensemble de violini, partis jouer à Venise.

C’est précisément  à Venise avec les « Scuole grandi » qu’on quitte la musique ascétique  pour faire de la musique d’ensemble en toutes sortes d’occasion:

. un document de 1558 détaille la composition d’une « Compagnia di suonatori di violini dalla scula grande di San marco:

per falseto ,signor Piero

per soprano, Antonio

per alto, Francesco

Tenor, Piero

basso, Andrea,

basson Andrea

Beaucoup de documents analogues  rapportent le même type de formation à 6 parties conçues selon les normes de la renaissance : les deux partie aiguës sont pour le falsetto et le soprano, qui est le violon, la médiane à l’alto et au ténor et la partie grave aux deux restants.

le Falsetto est  le violon piccolo accordé plus haut en DO ou RE. il est mentionné dans l’Orfeo de Monteverdi et aussi le concerto Brandebourgeois BW 1040 et dans quelques cantates. Ce violon a été abandonné plus tard simplement par le perfectionnement du jeu en positions élevées du violon.

Si nous revenons à notre chaînon manquant, Adriano Banquieri dans  son « organo suonarino » parle du concerto da violeta da braccio ou il décrit la prima violetta da braccio en Sol et seconda delle violette ténore é contralto en DO  violine di concerto en SOL.  Voilà la première indication du violon comme soliste.

Mais n’oublions pas qu’à cette époque l’Italie n’existe pas  avant la fin du 19eme et qu’on a des pays voisins qui ne parlent pas  forcément la même langue.

Voilà pourquoi l’appellation d’un même instrument  est si différente , et sème  aujourd’hui la confusion , y compris dans les musiques historiquement informées , entre ce qui peut être un petit violoncelle accordé en SOL et notre viola en question.

A titre d’exemple:

– gros instrument : basso di viola à Florence ,violone ailleurs qu ‘a Venise, violone basso en Europe du nord, violon da brazzo, viola da brazzo, viola  etc

– instrument grave de petite taille: basseto à Ferrara et Mantoue, bassetto di viola, et ailleurs :  violetta , violoncino, violoncello, violonzino, violonzono..  etc

Mais si les mots différent, on peut tout de même observer quelque unité dans la facture instrumentale du point de vue de la qualité et du concept . En effet, la dynastie laissée par Andrea Amati  dès 1550, ses deux fils Antonio et Girolamo qui laissent en 1592 cette viola tenore de 46cm, et le petit fils « Nicolo il grande » dont les modèles sont copiés partout . Par bonheur il échappe à la peste dévastatrice  et va lui même former les jeunes Guarneri, Ruggeri, et Stradivari . Nous avons là  200 ans d’un savoir faire continu répandu aux quatre coins de l’Italie grâce au génie de Andrea Amati qui a inventé dès le début les canons du beau violon.

  Le violoncelle tel que nous le connaissons est assez tardif puisqu’il  est abouti  en 1741 avec la méthode de Michel Corette . Il est passé par toutes sortes de tailles allant du simple au double, des façons de le jouer debout , assis , vertical , horizontal, posé sur le balcon, etc…

Les musiciens  proféssionels savaient jouer debout et sans partition, y compris le clavecin et les basses de violon, car on ne pouvait pas s’assoir devant les nobles.

Les bons violoncellistes pouvaient être violonistes et le jouer avec une sangle contre l’épaule. On recommandait un petit violoncelle pour jouer en solo avec une mèche d’archet en crin blanc. L’ ambitus des soli ne descend jamais en dessous du sol et est écrit en clé UT4eme et parfois en clé de SOL 2 dans certaines oeuvres de Bach ce qui laisse penser que c’était joué par des violonistes.Ce qui offre un réservoir potentiel pour notre violon Baryton moderne

La viole de gambe disparait au début des années 1600 en Italie et il se peut bien qu’elle soit remplacée par notre violon grave: un certain Thomas Hill revient de son voyage en Italie en 1657 , enchanté par la qualité de la musique , notamment du violon et de l’orgue, accompagnés non par la viole, comme en Angleterre, mais par  » the bass violin with 4 strings » pour reprendre ses mots.

Tout cela laisse penser que la partie médiane basse qui nous concerne se partageait entre les petits violoncelles accordés en sol ou à 5 cordes et les viola d’environ 50 cm accordées en SOL ou FA d’après divers traités.

Pourquoi alors ces deux instruments ont disparu?

Pour le violoncelle piccolo, je pencherai pour la même raison que  pour le falsetto ou violino piccolo, à savoir le développement  de la technique  du  grand violoncelle dans les positions élevées  permettant de se priver de la corde de  MI ou RE aigu.

Pour ce qui est de notre viola ténore, la raison est plus technique d’atelier puisque la question de la fabrication des cordes entre en jeu.

En effet , à la fin du 17eme , une nouvelle technique  apparait qui consiste à alourdir la corde pour améliorer la qualité des graves . Elle devient filée avec du cuivre ou de l’argent, ou alourdie avec du mercure.On joue de plus sur des cordes de plus en plus tendues.

. La viola contralto  accordée en DO comme notre alto actuel n’a plus besoin du renfort sonore de son  grand frère le  ténore , qui est devenu entre temps accordé en DO comme lui et dont les graves étaient plus conséquents avant cette découverte technologique.

De plus la technique évolue sur l’instrument et les gros instruments « ténore » jusqu’alors cantonnés à la 1ere position deviennent trop durs à jouer dans les démanchés. N’oublions pas que nous humains,  étions plus petits en taille dans ces temps anciens.

De plus,  faire évoluer la viole ténore  dans un sens identique aux autres aurait demandé de grandes transformations avec l’utilisation des cordes en boyau; notamment la nécessité de rallonger la longueur vibrante pour se rapprocher du point de rupture comme sur un violon . Phénomène que l’on va retrouver plus tard dans l’évolution du piano.

Ceci aurait amélioré les performances au détriment du confort de jeu, puisque il aurait fallu une longueur théorique de 70 cm, ce qui est impensable pour une tenue à l’épaule.

Le vide laissé par cet instrument disparu est donc comblé par la moitié grave du contralto et  la moitié aigüe du violoncelle.

La plupart des viola ténore  survivantes ont été recoupées pour les rendre jouables et beaucoup sont encore jouées aujourd’hui pas des altiste renommés . Notons qu’on a retrouvé à ce jour plus de viola ténore que de violoncelles piccolo, ce qui met en bonne place notre instrument dans la course  à ce poste là.

La fin du 18eme  et  tout le 19eme semble laisser un vide pour cet instrument alors que naissent les premiers conservatoires  comme à Paris en 1795. On y enseigne le violon et on laisse l’ alto aux.. autres.. Vous connaissez l’histoire des histoire d’altistes..

Les savants s’intéressent au développement et à la compréhension physique et mathématique du sujet. Le physicien Savart qui produira des violons fort laids, estime qu’un rapport de 3 à 2 est le minimum pour un alto, c’est à dire 53cm. On est à un moment ou on diminue la taille d l’alto car ce sont les violonistes qui en jouent.

JB Vuillaume construit un « contralto  » très large, très laid lui aussi et très dur à jouer.

Stauffer invente l’ « arpeggione », mais le son est décevant et on est loin du concept de la famille du violon. Il sâgit plutôt d’une guitare à archet.

Le luthier Dubois conçoit un ténor accordé en SOL de 43cm avec des éclisses hautes et une tenue « da gamba ».

Le luthier Henry propose aussi une approche similaire.

Mais le succès n’est pas au rendez vous.

Nous connaissons aussi l’épisode de Paganini, qui après avoir arrêté de jouer pendant plusieurs mois, part en Angleterre jouer un énorme  alto de plus de 48cm qu’il appelle la contraviola.

L’altiste allemand Ritter fait construire  des altos de 48 cm, la » viola alta « , proche de la recommandation  de dimensions de Savart et qui trouve l’approbation de Wagner lors de tests en orchestre.

Ritter fondera un quatuor de son nom comprenant un violon, une viola alta à 5 cordes, un ténor de 72cm et un très gros violoncelle.

Si on peut citer d’autres exemples de recherches en matière d’alto, il n’y en a que peu dans le registre du baryton/ténor  au 20eme siècle.

Taneiyev compose un trio comprenant un  ténor et Felix Draeseke  un quintet avec ténor  en 1900, faisant suite aux travaux de Ritter.

Jules Césaire Letellier invente en 1925 le violon  à son grave et compose des pièces pour lui. D’autres luhiers/musiciens/passionnés se pencheront sur l’idée sans beaucoup de succès.

C’est le jazz qui nous refait découvrir cette sonorité dans les années 1970 avec la firme Barcus berry qui produit  la violectra : un violon grave électrifié .

C’est ma rencontre avec ces musiciens nouveaux  en 1983 qui me pousse  à étudier la question de  la performance acoustique  et  de l’ergonomie de cet instrument.

C’est le début d’une autre histoire, un défi qui consiste à mettre au point un véritable membre de la famille des cordes , dont la puissance et le confort de jeu  et les progrès dans la conception des cordes modernes, permettrait  de le hisser au niveau des autres en  appliquant  les techniques de jeu du musicien acquises depuis quelques siècles.

Au lieu de mutiler la forme avec des pans coupés à la manière des guitares jazz , je préfère penser une architecture globale ou rien n’est symétrique, avec des enchainements de courbes géométriquement étudiés. Les excellentes recherches du luthier savant François Denis , d’Angers, sur les proportions et les méthodes de tracés seront parfois déterminantes.

S’ensuit une série de modèles qui seront utilisés dans le jazz, le folk,  les musiques du monde, le classique et le contemporain. Georges Boeuf sera le premier compositeur à écrire une sonate pour baryton seul,  créée par Jacques Dupriez . Ce dernier a d’ailleurs définitivement adopté le violon baryton après une carrière de concertmeister en tant que violoniste, puis d’altiste. il a depuis créé ou transcrit pour cet instrument une centaine d’autres oeuvres, en collaboration avec de nombreux compositeurs. Werner Grimmel écrit aussi une oeuvre concertante pour le violon Baryton crée par Joachim Schall à Stuttgart en 2001.

Une toute autre perpective se profile puisqu’un simple coup d’oeil suffit à voir le manque entre l’alto et le violoncelle: les compositeurs, en créant des quintettes à deux altos ou deux violoncelles, avaient déjà cherché cette voix médiane absente, hasard de l’histoire.

Les expériences  nouvelles incluant le violon baryton dans la famille des cordes semblent désormais pouvoir s’imposer à la fois par la tessiture mais aussi par l’apport d’un timbre enrichissant.

 L’instrument a séduit des solistes tels que Jean Baptiste Brunier (qui collabore avec  le compositeur/pianiste Eric Breton ),  Stephane Tran Ngoc, Jacques Dupriez, Jean Christophe Selmi , Marion Lepelletier, ou des musiciens de Jazz et improvisateurs comme Balthazar Montanaro, Jean Pierre Rudolph, Laurent Vercambre, Patrice Gabet, Pascal Delalée, Darol Anger, L Subramaniam… et d’autres

Et tout laisse à penser que ce n’est pas fini..